Comprendre différemment l’impensable violence des comportements humains

Les événements de ces dernières semaines sont difficilement recevables et logiquement inadmissibles pour la plupart d’entre nous : qui peut facilement admettre le règne de la terreur, de la barbarie la plus sanglante et de la glorification de la mort violente après plus de vingt et un siècles de civilisation qui n’a cessé de valoriser le progrès ? Et pourtant, les faits sont là, sans cesse relayés par des médias qui, au-delà des images et comme beaucoup d’entre nous, cherchent à comprendre. Ayant lu et entendu les nombreux spécialistes qui, chacun dans leur domaine, apportent des réponses pleines d’intérêt, il me paraît aujourd’hui utile de partager les réflexions résultant de ma pratique d’art-thérapeute. En effet, lors de mes interventions en institutions sociales et scolaires ou dans mon cabinet, je rencontre régulièrement l’expression des souffrances individuelles des jeunes générations.

Ainsi, même si on ne peut nier l’importance des références religieuses dans le comportement des terroristes, d’autres faits et comportements violents, très radicaux, de plus en plus nombreux, dévoilent une réalité générale qu’il faut désormais avoir le courage et la lucidité de considérer. En effet, le terrain des violences individuelles est au cœur de nos sociétés occidentales car, même s’il est plus confortable de penser que les actes de barbarie commis par des individus solitaires contre leur campus aux USA, le regroupement de jeunes sur une île en Norvège, les membres de sa propre famille en France, les passagers d’un avion en Allemagne, sont des faits isolés relevant de profils psychologiques particuliers, tous ces faits regroupent une logique commune dont les éléments catalyseurs sont généralement les suivants.

Tout d’abord, au sein d’une société qui nourrit continuellement le paradoxe de vanter la jeunesse alors qu’elle ne facilite pas son accès au travail, les jeunes sont confrontés dès l’enfance à des difficultés multiples pour s’affirmer et trouver une place d’adulte autonome et responsable. Le rôle central dévolu à l’enfant, largement soutenu et relayé par la société de consommation doublé d’une proximité très affective des adultes fragilise malheureusement souvent le développement individuel. La prépondérance de l’avoir n’apporte que des repères insuffisants tandis que les doutes ou peurs des adultes ne donnent pas à l’enfant le sentiment de sécurité nécessaire à la confiance en soi. Par ses incohérences et ses paradoxes, le système scolaire renforce ce contexte de doute et de pression interne. Depuis des années et chaque jour davantage, j’en fais le constat dans mon cabinet d’art-thérapie : le temps long de l’apprentissage ou de la répétition n’existe plus sauf si ces derniers s’inscrivent dans un parcours décidé par l’individu qui arrive de moins en moins à différer ses besoins. Dans un monde de consommation où tout est produit, accessible et consommable rapidement, comment apprendre à gérer l’attente, l’effort, l’échec, l’endurance ? Ainsi, selon son éducation mais aussi son caractère, la jeunesse se retrouve fréquemment dans l’incapacité de ressentir du plaisir autrement que dans la satisfaction immédiate de ses besoins. A ce stade, toute contrainte devient source de mal-être, de conflit, de violence.

Or, dans le même temps, notre société valorise très positivement l’idée du nécessaire conflit chez l’adolescent, tandis que les adultes –de plus en plus fragiles affectivement – doutent d’eux-mêmes, ne savent plus que faire de peur d’être maladroits ou ringards et nourrissent ainsi la fragilisation constante des liens de transmission. En effet, depuis les traumatismes non résolus des conflits mondiaux du XXème siècle et la réaction jubilatoire de mai 68 qui, pour se libérer du carcan des traditions, a décuplé des valeurs individuelles que le matérialisme et l’égoïsme du consommateur ont largement dénaturées, les processus de transmission entre générations sont enrayés. Dans ce contexte, il faut être fort ou bien accompagné pour se définir dans un monde où l’on est renvoyé sans cesse à sa seule référence. D’autant plus que, dans une société où l’on ne cesse de croire en l’illusion de la toute puissance individuelle ou technologique, l’idée de la mort est éludée et personne n’apprend aux jeunes à grandir avec cette frustration ultime : celle de sa finitude. Le ressenti de ce vide devient alors un important facteur de fragilité. Pris dans des difficultés d’affirmation dues à son âge et celles d’adultes désemparés dans leur fonction- absents ou surprotecteurs- la rupture du lien de communication, de transmission, l’inaction, le repli sur soi, le défoulement dans le plaisir ou la violence de même que l’engagement dans un idéal politique ou religieux sont des solutions qui permettent à une partie de la jeunesse de résoudre les paradoxes et les vides auxquels elle est confrontée.

Ainsi, à l’atelier d’art-thérapie, les jeunes expriment souvent leur désarroi, leur impossibilité d’être sereins, doutant beaucoup d’eux-mêmes et ayant peur de l’avenir. D’autres générations l’ont vécu. Mais si certains expriment leur sentiment d’être victimes des adultes et des autorités en général, quelques-uns en éprouvent un violent ressentiment et le développe de manière prononcée. Quels facteurs le favorisent ?

Notre société ressasse de façon constante des faits ou situations traumatisantes que ce soit au niveau de l’histoire collective ou individuelle. Les images violentes ont envahi ainsi la sphère socio-culturelle notamment par le biais de la culture médiatiques(émissions de télévision, films, documentaires etc.) et de l’école où les œuvres étudiées sont, parfois depuis l’école primaire, basées sur l’idée du traumatisme individuel ou collectif. De plus, la société libérale légitime et valorise la notion de compétition comme facteur d’évolution ; la place et la valeur de chacun étant en rapport avec sa capacité à être le meilleur parfois quels qu’en soient parfois les moyens. Mais cette atmosphère ambiante basée sur une présence visuelle quotidienne d’images ou de faits violents rencontre aussi son pôle inverse : l’usage des bons sentiments et de la bienveillance. En effet, à l’opposé des faits violents, s’élaborent le champ d’ actions ou de philosophies  toujours soucieuses de la défense des victimes. Cet usage des bons sentiments n’est en fait qu’une position inversée par rapport aux violences qui valorisent le rôle du plus fort voire du bourreau. La culpabilité trouve ses fondements dans ce système impitoyable où aucun oubli ou pardon n’est possible alors qu’elle devrait juste s’élaborer comme un fait social nécessaire à toute collectivité désirant vivre en bonne intelligence : celui d’avoir conscience de sa responsabilité individuelle à l’égard du collectif et de ses semblables. Comment grandir avec le poids de cette culpabilité malsaine ? Le choix radical de certains jeunes trouve aussi là ses fondements.

Frustration et victimisation fonctionnent toujours ensemble dans le cas d’une contrainte ou d’une demande émise par un tiers : le prof, le chef, le décideur etc. Et comme il vaut mieux être bourreau que victime, le choix est vite fait. Un départ en Syrie est aussi le moyen de répondre à un idéal de justice et une façon de défendre la victime quitte à devenir bourreau. C’est résoudre l’insupportable équation de son propre sentiment de victimisation qui appartient de façon très spécifique à chaque terrain individuel. L’art-thérapie permet de recueillir ces informations très spécifiques et de mieux comprendre la mise en place de ce terrible choix.

 

« D’où venons-nous ? Que sommes nous ? Où allons-nous ? »

Le titre de ce très célèbre tableau de Paul Gauguin résume les trois questions essentielles dont un individu a besoin pour répondre aux incertitudes existentielles, notamment au moment de l’adolescence. En niant l’importance du maître et de la transmission, la première question est absente. En ressassant les traumatismes du passé, elle n’est guère engageante. En ne favorisant pas l’épanouissement de l’individu -même dans l’effort- et en installant le doute par le manque de confiance, la deuxième est flouée. Sans les deux premières, il n’y aura pas de troisième réponse possible. Sauf si l’on remplace le vide ainsi créé par la compétition et l’affirmation de soi par la dévalorisation de l’autre. La violence des vécus et ressentiments internes favorise le renvoi de cette violence contre autrui. Très regardées par la jeunesse, les émissions de télé-réalité dédramatisent la compétition et les violences relationnelles qui en résultent en la valorisant de façon régressive alors que, dans le même temps, de nombreux jeunes souffrent de ce sentiment de dévalorisation par leurs pairs. Mais il vaut mieux être bourreau que victime… Quitte à se regrouper pour se sentir plus fort ; la violence collective n’a alors qu’à trouver son souffre-douleur. Il est alors aisé de comprendre qu’un idéal ayant un sens bien défini, associé au fait de devenir un héros pour l’éternité, vaut bien toutes les soumissions. Surtout cette position de domination offre une fonction, une place dans laquelle un jeune, par ses propres actions, va pouvoir déverser toutes ses pulsions primaires, sans aucune frustration.

Mais encore faut-il que le terrain individuel présente un profil particulier.

L’étude régulière des fonctionnements individuels en art-thérapie montre que chaque terrain individuel porte les traces puissamment actives des événements ou situations traumatiques vécus par les générations précédentes. Jeanne Bastien, psychanalyste lyonnaise l’avait déjà montré depuis plusieurs années ; le site d’André Matrat un corps7merveilles.fr l’explique très bien. La science commence à le démontrer (entre autres, Université de Genève : traces d’un traumatisme dans l’ADN). En atelier d’art-thérapie, les oeuvres produites montrent régulièrement la trace de ces situations traumatiques en rapport étroit avec l’état des personnes, leur relation au monde et aux autres. Un fait est marquant : l’importance de la lumière et des couleurs qui traduisent l’état d’une personne vivante. A l’inverse, le noir montre l’état de choc comme si toute lumière avait disparu ; le blanc traduisant le vide, l’anéantissement physique et psychique. Or, la plupart des personnes prises en charge, notamment les jeunes voire très jeunes, n’ont pas vécu de situations traumatisantes ou de choc. La situation qu’ils expriment est le plus souvent un événement ancien, voire très ancien, qui peut être confirmé par leurs grands-parents ou d’autres membres de la famille. Qu’on le veuille ou non, la puissance de cette mémoire fondamentale d’information est plus active que les faits du présent mais elle l’est particulièrement si elle rencontre dans le présent des déclencheurs propices à son activation. L’individu met alors en route des solutions particulières qui peuvent favoriser l’un et son contraire pour essayer de contrer les mauvais effets du choc initial: agir dans la bienveillance voire la culpabilité excessive, soit devenir bourreau pour ne jamais être victime, sans culpabilité et à n’importe quel prix. Qui a parlé des événements du 17 octobre 1961, de la manifestation organisée contre les lois d’exception suite à l’état d’urgence, du nombre de morts toujours pas établi? Qui s’est souvenu des morts étouffés dans le métro à la station Charonne en février 1962? Le passé est une réalité toujours active dans le présent. Cela n’excuse en rien le ou les actes commis. De même, cela ne réduit pas la part de volonté qui, en chacun, peut transformer et agir sur le présent. Car la réactualisation des mémoires permet d’en comprendre les ressorts enfouis afin d’en comprendre la logique pour mieux s’adapter, trouver sa place et s’épanouir harmonieusement.

Bien sûr, chaque cas est particulier et aucune théorisation n’est possible dans la conjugaison et l’actualisation de ces facteurs qui dépendent fondamentalement de terrains -individuel et familial-toujours uniques. A ce stade, l’intervention et la collaboration de personnels spécialisés est utile à la compréhension du cas de chaque jeune attiré par la violence et, notamment, par la violence idéologique.

A l’heure de ce grand bouleversement, il nous appartient de trouver une voie de réflexion et d’action qui sache remettre les choses à leur juste place. Si nous n’adoptons pas une nouvelle vision des comportements humains en posant différemment les principes sur lesquels s’appuie cette violence individuelle nous ne résoudrons pas efficacement les questions qu’elle nous pose. Dans la mémoire fondamentale des informations, celle qui permet l’évolution et l’adaptation incessante du vivant, nous ne devons pas laisser de côté que « La mémoire ne fait pas de sentiment, elle est une réalité présente. » (Jeanne Bastien). Tout est logique, qu’on le veuille ou non ; cela ne limite pas notre volonté bien au contraire car l’être humain, s’il en a la force et l’envie, peut accéder à ce niveau de conscience et de pensée qui valorise différemment sa responsabilité. C’est pourquoi les systèmes religieux, l’islam notamment, politiques et économiques ne peuvent aujourd’hui faire l’économie de leur autocritique. En tant qu’acteurs fondamentaux du présent, il serait temps qu’ils agissent dans une nouvelle conscience de leur responsabilité auprès des peuples et notamment d’une jeunesse trop souvent délaissée et perdue, afin de permettre toute la réalisation positive des richesses individuelles au sein et en faveur de leur collectivité.

 

A son niveau, l’art-thérapie apprend aux jeunes qu’elle rencontre à trouver les bases et la valeur de leur individualité, tout en acceptant des contraintes dont ils ne sont pas victimes mais qu’ils doivent simplement apprendre à intégrer pour mieux les dépasser. C’est cela le rôle du maître en art : un élément de motivation, de libération et de dépassement qui n’empêche pas le respect ; bien au contraire car il emmène sereinement, et avec exigence, ces êtres nouveaux et uniques à affirmer leur différence, à réaliser positivement et harmonieusement le mouvement de vie et de transformation qui les anime.

Simandres le 3 décembre 2015

 

 

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