La santé comme bien et la liberté comme valeur? Le piège de la culpabilité

Il y a plusieurs mois, André Comte Sponville énonçait la différence entre la santé devant être considérée comme un bien et la liberté comme une valeur. Dès l’annonce du pass sanitaire, de nombreuses voix s’élèvent contre cette obligation, refusant de soumettre leur liberté de mouvement à une vaccination dont la légitimité est douteuse. Ce refus est incompris voire fustigé par d’autres qui dénoncent une attitude irresponsable voire égoïste.

Face à cette cristallisation des oppositions, est-il possible d’apporter un éclairage  qui détermine les facteurs en jeu ?

Reprenant les mots d’André Comte Sponville, considérons la santé comme un bien et la liberté comme une valeur.

Il est aisé de remarquer que depuis de longs mois, la santé s’est vue directement associée à la mort et, plus particulièrement à la mort de l’autre. Activement relayé par les différents médias, ce lien a suscité et suscite encore l’activation d’affects particuliers, dont la peur et la culpabilité comme je le constate quotidiennement dans ma pratique thérapeutique. Ainsi, la santé n’est pas seulement un bien car elle est associée à une valeur particulièrement humaniste : la solidarité à l’égard d’autrui, notamment des personnes les plus fragiles, âgées et des soignants. Et tous ceux qui s’y opposent basculent alors dans le camp des égoïstes irresponsables plus soucieux de leur bien-être personnel que de leur responsabilité citoyenne.

L’écoute des nombreuses réactions individuelles montre pourtant que le choix de la vaccination repose souvent sur des motivations plus individuelles que collectives : pour ne plus avoir peur de mourir, pour profiter à nouveau des temps de détente ou de loisir, pour favoriser un retour à la normale, bref, pour être tranquille et libre de son mouvement dans un monde stable. Peu de raisons énoncées s’appuient d’abord sur le souci de l’autre et la volonté d’un engagement en faveur de la collectivité.

Faut-il s’en étonner ? La société de consommation s’est développée depuis les trente glorieuses sur le principe d’un confort et d’un épanouissement de plus en plus personnalisé. En parallèle, le déclin des engagements collectifs (parti, syndicat, association, service public etc.) n’a fait qu’augmenter au fil des décennies. En ce début de siècle, l’utilisation des nouvelles technologies a nettement renforcé la bulle individualiste tandis que la notion de collectivité est devenue plus virtuelle que factuelle, plus mouvante que stable. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, l’engagement social se traduit souvent sous la forme d’un clic qui soutient ou relaie des pétitions de tout genre. De plus, face aux événements tragiques de ces dernières décennies (catastrophe climatique, attentat, accident technologique) le mouvement solidaire s’effectue sous la forme d’une réponse immédiate à une situation traumatique alors qu’il est de moins en moins présent dans la banalité du quotidien.

Dans une société de plus en plus complexe, rapide dont les contraintes sont si pressantes qu’il faut s’en échapper dès que possible par le biais des loisirs ou des moments de détente, l’engagement en faveur d’autrui est un effort supplémentaire trop limitatif pour que l’on s’y soumette. Les partisans anti pass sanitaire appartiendraient donc à cette catégorie de personnes qui ne pensent qu’à elles-mêmes ? La pandémie a marqué les relations à l’autre de plusieurs manières, leur étude offre différentes pistes de réflexion.

Tout d’abord, elle a révélé l’importance d’un collectif basé sur des relations concrètes. Elle a démontré l’intérêt des communications par internet mais aussi les limites d’une relation dont les sensations directes sont absentes. Voir et communiquer sur un écran ne peut remplacer le ressenti lié à la présence, la sensation étant la base fondamentale de toute relation à l’échelle du vivant. Basée sur la convivialité, la culture française est même à l’opposé du principe de distanciation physique. D’un point de vue strictement thérapeutique, rappelons que l’état d’une personne se mesure aussi en fonction de ses  relations sociales, de sa capacité à les établir et à les gérer.

D’autre part, en focalisant sur le problème de la conséquence de chaque comportement individuel, le traitement politique et médiatique de cette crise a exacerbé le sentiment de la culpabilité et les effets qui en résultent : angoisse, blocage, chagrin etc. En tant que thérapeute spécialisée dans l’expression des affects, il m’est fréquent de constater la part de plus en plus importante que ces derniers ont pris dans toutes les sphères de la vie collective : famille, travail, institution comme dans le champ politique et médiatique. Il est à déplorer qu’elle finit même par peser plus que la rationalité des faits, dans l’analyse des situations comme dans les prises de décisions. En 2007, la lecture de la lettre de Guy Moquet avait suscité de larges réactions qui incluaient, entre autres, la nocivité psychique d’un pathos calqué sur la mort d’un jeune qui se sacrifie au nom de valeurs collectives. La situation actuelle s’inscrit dans cette ligne de l’utilisation politique des émotions et de leurs effets.

En activant régulièrement la peur de la maladie et la culpabilité par rapport à la mort de l’autre, la  gestion de la pandémie montre également cette prépondérance des affects dans les relations sociales ou interindividuelles. D’un côté les partisans de la vaccination qui n’ont pas peur d’en prendre le risque car ils ont peur des effets de la répétition du confinement ou du blocage de leur activité. Ils privilégient ainsi le court terme, pensent aux plus fragiles et aux effets possibles du coût social ou économique à plus ou moins long terme. De l’autre, les opposants qui ont plus peur d’en prendre le risque que des effets de la maladie. Doutant des bénéfices de la vaccination sur le long terme, ils préfèrent s’y opposer pour mieux protéger les jeunes générations.

Dans ce face à face inconciliable, chacun envisage les risques et les bénéfices exactement comme le ferait un médecin dans la gestion d’une maladie et son traitement. Une lourde responsabilité quant on doit pour cela contrôler le moindre de ses gestes au quotidien : lavage de mains, port du masque, distanciation etc. Toute vie sociale civilisée ne peut nier le fait de sa responsabilité vis à vis des personnes les plus fragiles comme des plus jeunes. Toute vie humaine civilisée ne peut éluder la question de la culpabilité car un Homme sans culpabilité n’a pas de limites à ses actes et ne peut être respectueux à l’égard de son environnement quel qu’il soit.

Or, depuis des années, révélés par une société de l’information en continu, de nombreux exemples  montrent, dans tous les domaines, l’absence de culpabilité de la part de personnes faisant autorité ou ayant des responsabilités. Beaucoup trop d’affaires politiques, médicales et culturelles ont dévoilé la présence de telles attitudes  dont les principaux responsables ont du mal à reconnaître la réalité et les conséquences. L’état environnemental de la planète ne révèle-t-elle pas également cette tendance fort négligente ?

C’est pourquoi il me semble vain d’opposer santé/responsabilité contre liberté/égoïsme car la situation actuelle dévoile un horizon beaucoup plus large. Ainsi, lorsqu’une personne pose la question de la pertinence des actions menées au nom du progrès, est-elle seulement une irresponsable déraisonnable ou revendique-t-elle la nécessité d’une limite à une mercantilisme dont le profit immédiat peut reléguer sans état d’âme le corps et la Nature à une vulgaire marchandise qui n’a peu de prix ? Et doit –on se sentir individuellement coupable tandis que tant d’hommes faisant figure d’autorité semblent faire si peu de cas de leur responsabilité vis à vis de la collectivité et que l’Etat se décharge de plus en plus de la sienne en la reportant sur les individus ? La situation de l’hôpital public en est le meilleur exemple depuis l’établissement des 35 heures. Il est d’ailleurs étonnant qu’une partie du monde politique ait si rapidement oublié ses principes fondateurs en devenant inaudible pour dénoncer ce fait et soutenir les personnels en souffrance depuis de nombreuses années. Là encore, le piège de la culpabilité s’est refermé : au lieu d’affirmer le principe d’un respect de l’autre, toute voix d’opposition se sont tues face au rappel du danger de la mort d’autrui.

C’est donc encore en tant que thérapeute spécialisée dans l’expression des affects que je mesure l’état d’un Homme qui se sent responsable de la mort d’un autre juste car il se permet de vivre normalement, surtout lorsqu’il est proche. Une telle situation n’est pas normale, elle est choquante et traumatisante c’est pourquoi il est néfaste et dangereux de favoriser une focalisation sur la possibilité d’un tel événement. Une culpabilité centrée sur l’anticipation quotidienne va à l’encontre d’une atmosphère de confiance et de sérénité. Elle développe au contraire des facteurs morbides qui empêchent tout mouvement de vie positif. Et si l’ensemble des soignants se trouvent confrontés à cet affect si particulier, ils doivent être accompagnés dans cette difficulté notamment lors du choix de leur métier, au cours de leur formation et dans l’exercice de leur fonction. Cela éviterait sans doute que cette situation soit partagée avec l’ensemble d’une population qui n’est pas en mesure de gérer quotidiennement un tel impact émotionnel agissant comme un véritable catalyseur réactionnel. Car face à toute situation négative traumatisante, chaque individu a la possibilité de  mouvements contraires : la soumission, le déni ou l’opposition soit pour y échapper, soit pour éviter l’aggravation. Ainsi, la colère, plus que la tétanie, est un mouvement de vie qui signifie le souhait du maintien d’un élan de vie salvateur et non une réaction basée sur un principe de plaisir égoïste et irresponsable. D’autre part, que le monde politique ne s’y trompe pas, elle est aussi l’expression d’une conscience des limites que l’Homme contemporain doit imposer à ses actions présentant des risques de conséquences destructrices.

Voilà le piège dans lequel nous sommes.

Il me semble aujourd’hui nécessaire de rétablir la confiance par le rappel d’une responsabilité équitablement partagée fondée sur le respect –notamment entre les gouvernants et les citoyens- et non sur l’anticipation constante de la mort ou du tragique. Dans cette juste conscience, la santé est un bien autant individuel que collectif au même titre de la liberté qui est la valeur fondamentale du monde démocratique. Ainsi, au quotidien, le chemin de chaque Homme est de trouver l’équilibre raisonnable entre liberté individuelle et contraintes collectives, entre affects et réalité des faits. Il est regrettable que les autorités et leurs responsables ne semblent pas vouloir suivre cette voie. Souhaitons que cet écrit déclenche une prise de conscience salutaire en faveur d’une atmosphère apaisée.

Simandres, le 6 septembre 2021 

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